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Bienvenue sur Ludismes-en-tête. Un blog qui parle du jeu, des jeux, des joueurs petits et grands.

Ce site est une initiative personnelle. La mienne. C’est un espace consacré à mes réflexions et mes interrogations à la fois en tant que passionné de jeu et en tant que ludothécaire.

Ce blog est aussi un lieu d’échange, que vous soyez en accord ou en opposition avec ce que je peux défendre dans mes articles n’hésitez pas à les commenter.

Bonne lecture à tous !

Peut-on définir le jeu ?

Et doit-on chercher à le faire (si on tient à sa santé mentale) ?


La plupart du temps, plus on étudie une chose, plus elle devient claire. Si vous démontez une serrure, que vous êtes observateur et que vous avez un minimum de capacités de réflexion vous pouvez apprendre sur son fonctionnement. Le jeu c’est l’inverse. Plus on le démonte, moins on y comprend quelque chose. Mettre les mains dans le cambouis ludique ne permet pas d’en ressortir des réponses. A la place, on remonte d’autres questions que l’on aurait jamais imaginé se poser : Le jeu, c’est inné ou acquis ? Le jeu, c’est forcément gagner ou perdre ? Et c’est lorsqu’on se croit déjà au bout du rouleau, prêt à baisser les bras devant cette tonne de questions migrainogènes que l’on déterre sans le vouloir la pire de toute. La question la plus terrifiante de toute la métaphysique ludique : mais, le jeu, ça existe vraiment ?

Je ne remetz pas en question la réalité d’un jeu d’échec ou d’une console de jeux.  J’aborde ici le jeu en tant qu’activité ou plutôt en tant que famille d’activités réunies par… quelque chose. Quelque chose de si difficile à saisir que son existence même peut être remise en doute.

Ca ne fait pas plus de deux ans que j’ai commencé à employer ma matière grise à réfléchir à une définition du jeu. Au départ, tout allait bien. Après tout, nous avons tous joué à différentes périodes de notre existence. Malheureusement, le tableau se corse très vite devant la diversité de tout ce que l’on appelle jeu dans notre société. Tenter de réunir toutes les acceptions du jeu en une seule et même définition revient à combler un trou à l’aide de formes géométriques très différentes. Soit c’est trop petit et tout ne rentre pas, soit c’est trop grand et d’autres choses que le jeu passe par la faille. Du coup, comme à peu près tout ce qui touche à la réflexion autour du jeu, cela devient un véritable casse-tête.

Une fois que l’on a rejeté l’idée d’abandonner, le mieux est encore d’aller jeter un coup d’oeil sur les copies des voisins. Le but étant de trouver des solutions différentes ou, mieux, de se rassurer sur la sienne. Manque de chance, pourtant loin d’être des cancres, nos camarades sociologues, philosophes ou psychologues ont l’air tout aussi paumés que nous. En effet, définir le jeu est un sujet qui se prête assez bien à dire à peu près tout et son contraire. Malheureusement, les argumentations contradictoires sont à la fois assez convaincantes pour qu’on ne puisse pas se permettre de les ignorer et assez poreuses pour que l’on puisse rejeter définitivement les autres.

Il faudra donc, bon gré mal gré, nous pencher nous-même sur cette question qui fâche. Peut-on définir le jeu ? Une question dont la réponse nous apparaissait comme une évidence avant d’avoir contracté cette sale manie de vouloir comprendre le jeu.

Ayant présenté (élégamment j’espère) mon plan tripartite, il ne reste plus qu’à entrer dans le vif du sujet.

Dans la famille Jeu, je demande…

Cela fait quelques temps que j’ai en chantier une tentative de définition morcelée du jeu. Morcelée en objet ludique (l’article est d’ailleurs publié sur ce blog), système ludique, activité ludique et attitude ludique. On peut trouver une approche plus générale en définissant le jeu comme une famille d’activités. C’est cet axe-là que je prendrai lorsque je parle du jeu dans cet article.

Je pense que nous sommes d’accord pour dire que jouer est une activité. Dans d’autres articles lorsque je parle de l’activité ludique, je mentionne l’action de jouer. Le premier problème c’est qu’il n’y a pas qu’une façon de jouer et je doute qu’il se passe la même chose dans le cerveau d’un enfant en train de jouer à chat et celui d’un adulte en train de remplir une grille de loto. Pourtant, lorsqu’un ludologue (un spécialiste du jeu) écrit sur le “jeu”, il s’exprime sur ces deux réalités, et bien d’autres. Sauf qu’il n’y arrive jamais parce qu’elles sont d’une telle diversité qu’il est très difficile de trouver un dénominateur commun, si tant est qu’il en existe un.

Même lorsque des auteurs arrivent à déterminer une caractéristique générale au jeu, elle n’est pas assez spécifique pour le définir. Prenons un exemple. De nombreuses activités se définissent par leur finalité. Pêcher que cela soit à la ligne, avec un filet ou à l’aide de grosses pattes velues (même si pour cela il vaut mieux être un ours) se résume à chercher à obtenir du poisson. De la même manière, on pourrait dire que jouer revient à chercher à obtenir du plaisir. Le problème, c’est que le jeu n’est pas la seule et unique famille d’activités à but hédonique à moins de considérer le sexe, la lecture et le macramé comme du jeu. Ce qui donnerait pour résultat une définition si béante qu’elle n’aurait plus ni pertinence, ni intérêt.

Ce qu’en disent les gens sérieux

Depuis, l’historien néerlandais Huizinga dans son ouvrage, Homo ludens, l’approche la plus courante pour délimiter la famille des activités ludiques est le catalogue de critères. En France, le catalogue le plus couramment repris est celui décrit par Caillois dans Les jeux et les hommes (qui reprends peu ou prou les critères proposés par Huizinga). Pour être ludique, une activité doit être libre, circonscrite dans l’espace et le temps, incertaine, improductive, réglée et fictive.
Pris séparemment, ils ne suffisent pas à définir une activité ludique. Il existe des activités qui n’ont rien à voir avec le jeu et qui sont pourtant libres, circonscrites ou incertaines mais seules les activités ludiques sont censées réunir toutes ces caractéristiques.

La solution semble donc toute trouvée. Il suffit de vérifier que le cahier des charges est bien rempli pour savoir si l’on est bien devant un jeu. Sauf, évidemment que ne c’est pas si simple. Vous connaissez peut-être les lois de la robotique inventées par le physicien et auteur de science-fiction Isaac Asimov. Trois lois qui sont censées gérer l’intelligence artificielle des robots et s’assurer qu’ils puissent agir en toute autonomie de façon conforme aux attentes de leurs créateurs. Bien sur, trois lois ne suffisent pas à répondre à tous les cas de figures et Asimov basera une partie de ses ouvrages sur leurs faiblesses et les paradoxes qu’elles engendrent.

Eh bien, les critères ludiques de Caillois sont un peu comme les lois d’Asimov. Jouer doit être une activité librement consentie. Un enfant obligé, par ses parents, à jouer au jeu de l’oie avec son petit frère ne peut donc pas être en train de jouer ? Jamais ?
Jouer doit être une activité dont l’issue est incertaine. Cela veut-il dire que si j’affronte Kasparov aux échecs, ce n’est pas du jeu ? Je pourrais continuer à donner des exemples mais je pense que l’idée est suffisamment claire. Ces critères étant exclusifs, ils rejettent certains cas précis de manière tout à fait arbitraire.

Je pense personnellement que des confusions ont eu lieu entre différentes définitions du jeu. L’incertitude, par exemple, est plus un critère de la règle ludique (un jeu pour être un jeu doit créer une forme d’imprévisibilité qui ne doit pas être totalement maîtrisée par les joueurs) que de l’activité ludique (une différence de niveau peut faire totalement disparaître toute possibilité de victoire à un joueur).

Cerise sur le gâteau, on s’aperçoit, en plus, qu’en pratique certains critères sont trop flous pour être utilisés. La liberté est une notion complexe dont la définition oppose toujours les philosophes. Parler d’activité libre ou non, paraît difficile tant son interprétation est personnelle.

Puisque le catalogue de critères ne convainc pas, on pourrait alors se tourner vers le travail du philosophe Colas Duflo qui définit le jeu comme “l’invention d’une liberté dans et par la légalité”. Si la définition est intéressante (j’y reviendrais sûrement dans un futur article), elle a le défaut… de ne pas en être une. D’abord, elle n’est pas très claire. Il n’est pas sûr que nous aurions beaucoup de bonnes réponses si les gens devaient deviner de quoi nous parlions en la mentionnant. De plus, une définition doit, par essence, ne définir que le défini et rien que lui. D’autres notions, comme la société par exemple, pourrait très bien être présentées sous cette phrase.

Bref, s’il en ressort de nombreuses choses passionnantes ces recherches de définitions peinent à réaliser leur objectif. Le jeu reste une chose insaisissable qui nous échappe des mains dès que nous tentons de l’attraper.

Définir, verbe transitif : manière d’exprimer un jugement.


Faut-il alors baisser les bras ?

C’est vrai qu’objectivement le jeu semble indéfinissable. Pire, j’en viens à penser que LE jeu, ce saint graal qui les réunira tous (je parle des jeux, dans leur diversité) n’existe pas vraiment. Le dénominateur commun à tous les jeux est une chimère, un fantasme social qui a pour origine la pauvreté de notre langage. Quand on sait que dans la langue romaine, on comptait cinq ou six mots différents pour définir toutes les réalités que nous nommons “jeu”, il semble que nous ne soyons pas loin de la vérité.

Malgré tout, tous les professionnels s’intéressant au jeu doivent se forger une réponse. Définir revient avant tout à juger la chose définie. Définir, c’est exprimer une opinion. Une manière de dire “selon moi, pour être du jeu, une activité doit être comme ceci et pas comme cela”.

Il me semble qu’on ne peut pas être professionnel sans avoir une vision générale de ce qu’est notre métier et de ce qu’on veut y faire. Une vision certes subjective car souvent attachée à certaines valeurs morales mais indispensable si l’on veut défendre quoique ce soit dans son métier. Et lorsque le jeu est un élément fondamental de son travail, on y attache forcément ces valeurs.

J’ai mis du temps à le comprendre. Définir une notion telle que le jeu est un acte militant. C’est une prise de conscience qui ne m’empêchera pas de m’arracher les cheveux sur la question mais qui me permet de l’aborder plus sereinement et avec plus d’humilité.

L’autorité du ludothécaire

La ludothèque dans laquelle je travaille accueille quotidiennement entre quarante et un peu plus de cent enfants dont l’âge oscille entre quelques mois et 12 ans. Respectant (parce qu’on le veut bien) les préconisations jeunesse et sport, nous nous limitons à douze enfants non accompagnés par ludothécaire. Concernant la prise en charge de ces enfants, le projet pédagogique est formel : Il n’est toléré ni de la part des parents, ni de la part du personnel de crier ou d’employer le moindre châtiment corporel sur les enfants. De plus, il ne permet aucune punition. Vous ne verrez donc jamais d’enfants au coin ou interdit de jouer. Bien que nous soyons situé au milieu d’une cité de Seine-Saint-Denis, les difficultés rencontrées sont tout à fait surmontables. Globalement, les accueils se passent bien. Je ne dis pas que tout est parfait, que ma structure est une douce utopie où tous les enfants sont d’une gentillesse et d’une sagesse à toute épreuves mais nous sommes très loin -vraiment très loin- de l’anarchie.

Ce constat peut étonner certaines personnes. Ces dernières pourraient me dire qu’il n’est pas possible d’accueillir autant d’enfants de manière ordonnée sans parfois être ferme, sans faire preuve d’autorité. Bref, sans punir et hausser le ton. Je leur répondrais que le personnel de la ludothèque ne manque ni de fermeté, ni d’autorité. Simplement, ils l’appliquent différemment.

 

« Rien de vient de rien »*

La différence entre notre conception de l’autorité et celles d’autres structures se situe d’abord sur son origine. Notre autorité est perçue comme un double-don. Un don issu de la société (le moins important) et un don des enfants eux-mêmes.

En effet, notre autorité repose sur un statut social. Nous sommes des adultes et des professionnels formés et responsables du fonctionnement de la structure dans laquelle nous travaillons. Tout cela nous donne une forme de légitimité au regard de l’usager (parents comme enfants). Il s’agit d’une convention dont il faut se méfier car si celui-ci, pour une raison ou pour une autre, la remet en doute, elle disparaît. Ce qui est donné peut aussi être repris.

C’est pour cela que pour appuyer notre autorité, un contrat (qui est écrit dans notre cas mais qui peut aussi être tacite) est établi entre l’usager et le professionnel, entre l’enfant et l’adulte.

En tant que ludothécaire, je demande à l’enfant de respecter certaines règles et d’accepter les conséquences en cas d’infraction. En contrepartie, je lui promets la liberté dans son jeu mais aussi un respect équivalent. C’est en partant de ce principe d’engagements réciproques que la suite se comprend mieux. L’autorité que nous avons sur les enfants n’est pas simplement une conséquence de notre statut d’adulte ou de professionnel. Elle est avant tout légitimée par ce contrat que signe les enfants. Par conséquent, nous n’avons pas à les prendre de haut. Si nous devons rappeler les règles à un usager, voire le sanctionner, ce sera toujours les yeux dans les yeux quelque soit son âge. La symbolique de l’estrade, l’adulte au-dessus de l’enfant, n’a pas lieu d’être. Nous agissons avec autorité parce que l’enfant s’est engagé à respecter les règles et, par cet engagement, il nous en a donné le droit.

 

L’enfant en tant qu’individu

Dans cette conception de l’autorité, l’enfant n’est pas perçu comme un adulte mais déjà comme un individu à part entière ce qui change beaucoup de choses. Si nous avons le droit de lui imposer certaines règles, nous ne pouvons pas tout nous permettre pour autant. Trouverions-nous cela normal si au cours d’un contrôle un policier se mettait à hurler et à chercher à nous humilier ? La réponse est évidente. Pourtant, il s’agit d’une pratique commune dans certaines structures. Puisque ce sont des enfants cela semble permis, comme si on niait leurs désirs, leurs opinions, leur sensibilité. Comme si, la seule manière de faire entendre raison à un enfant serait de l’intimider, de le rabaisser et accessoirement de lui casser les oreilles.

Une des choses étonnantes dans ces pratiques, c’est que l’on cherche rarement à savoir pourquoi l’enfant agit d’une manière ou d’une autre. Comme si nous supposions que l’enfant se comporte par instinct. S’il est sans cesse irrespectueux des règles, c’est qu’il doit avoir « le diable au corps ». Pourtant, poser simplement la question à l’enfant « pourquoi as-tu fait cela ? » permet parfois de résoudre très simplement des difficultés futures.

La très longue période durant laquelle on a considéré l’enfant comme un être dépourvu de raison est derrière nous. Les réflexions d’éminents psychologues et psychanalystes comme Dolto puis les recherches en psychologie du développement, ont mis à bas ces anciennes croyances. Nous en gardons néanmoins des traces dans ce genre de comportement.

La manière d’interpréter l’autorité que je présente paraît non seulement évidente mais d’une efficacité déconcertante pour résoudre la majorité des cas. Par contre, elle nécessite une bonne dose de patience. Il faut prendre sur soi, répéter toujours les mêmes choses pour qu’elles soient finalement intégrées. Entamer un dialogue avec l’enfant n’est pas toujours facile. Il a souvent été échaudé par des pratiques violentes ou humiliantes. Il arrive que des enfants qui viennent d’arriver et ne sont pas encore habitués au fonctionnement de la ludothèque, nous testent. Ils vérifient d’abord que la liberté qu’on prétend leur donner est bien réelle. Ils parcourent chaque salle, saisissent des jouets, montent sur les tapis, vont aux toilettes en gardant les yeux rivés sur nous, à l’affut de nos réactions. Lorsqu’ils comprennent que nous ne réagiront pas, ils commettent quelques impairs. Ils ne rangent pas ou oublient de retirer leurs chaussures. Nous intervenons alors en leur rappelant calmement les règles de la structure. Il leur faut du temps pour croire la parole de l’adulte et ce n’est que lorsqu’ils sont pleinement rassuré qu’ils se mettent enfin à jouer. A partir de ce moment, nous savons que les règles seront à peu près respectées.

L’autorité de l’adulte sert l’enfant

Le but de tout cela n’est pas de nier la hiérarchie entre l’enfant et l’adulte mais de la redéfinir plus justement. L’enfant a une connaissance plus limitée du monde et notamment des règles sociales et c’est pour cette raison qu’il a besoin de l’encadrement d’un adulte. Pour autant nous ne devons pas nier sa capacité à raisonner. Il est apte à comprendre les limites qu’il doit s’imposer. C’est un travail fastidieux de répétitions, d’explications, de réexplications mais qui doit se faire dans le souci de l’intérêt de l’enfant. Pas seulement pour sa sécurité mais également pour sa future autonomie. Par la mise en œuvre d’une autorité à la fois ferme et bienveillante nous aidons l’enfant à devenir adulte.

 

 

* Citation de Lucrèce, poète et philosophe latin.